Orchestrer la rumeur

Jeudi 5 avril 2012 | Actualité de l'IE, E-Reputation, Note de lecture

Nous connaissions déjà les travaux précurseurs de Véronique Campion-Vincent,  Jean Noel Kapferer et Pascal Froissart sur la rumeur. Et voici que paraît l’ouvrage de Laurent Gaildraud « Orchestrer la rumeur » aux éditions Eyrolles. Ce livre s’adresse « à toute personne qui souhaite orchestrer une rumeur, dans le but de gagner de l’argent, de déstabiliser un concurrent, de faire ce qu’il a à faire. Si vous avez un adversaire ou un ennemi, vous êtes concernés ». Et comme nous avons quasiment tous au moins un adversaire ou un ennemi, du coup nous voilà tous concernés ! L’idée consiste à expliquer au lecteur les composantes de la rumeur mais aussi à lui enseigner comment orchestrer la rumeur, dans une perspective que l’auteur qualifie lui-même « d’amorale » car « expliquer le fonctionnement d’un explosif est une chose, poser une bombe en est une autre. Il ne s’agira pas de confondre déminage et terrorisme ». Cette posture instrumentale intéressera donc les spécialistes d’intelligence économique dans la mesure où la rumeur s’inscrit dans la « maîtrise et la protection des informations stratégiques utiles aux décideurs ».

Bien sûr, il serait rassurant de traiter la rumeur avec la grille de lecture cartésienne du vrai et faux, histoire de la rejeter en objet du passé dans les limbes de l’obscurantisme. Mais voilà « une rumeur n’est pas vraie ou fausse. Elle s’appuie sur une base d’éléments crédibles. D’ailleurs un tiers des rumeurs s’avèrent fondées. » (page 18) La persistance des rumeurs n’a donc rien à voir avec la transparence démocratique.  En effet, issue de l’imaginaire social ou de l’inconscient sociétal, la rumeur est par nature protéiforme. Elle n’épargne aucun secteur, ni aucun sujet. Laurent Gaildraud nous donne de nombreux exemples concrets : théorie du complot, alerte sanitaire, cannibalisme… En cette période de crise financière, on est littéralement estomaqué d’apprendre que le degré d’ensoleillement, les phases lunaires, le jour de la semaine ou l’approche des congés influencent le cours des marchés et la rentabilité des investissements. Nous qui pensions benoîtement que les ordinateurs des traders concouraient à l’hyper rationalisation des échanges. A moins que la superstition et l’intuition ne soient finalement que le stade ultime de l’économétrie. Car évidemment, avec l’avènement du Web 2.0 et des réseaux sociaux la rumeur dispose désormais d’une immense et puissante caisse de résonance.

La recette de la rumeur selon Laurent Gaildraud repose sur le mélange de quelques invariants formels qui favorisent son repérage dans l’espace social. La rumeur est « un creuset de conformisme, de lieux communs, d’actes d’allégeance et de volonté d’appartenance. Elle est identitaire et moralisatrice et donneuse de leçon. » (page 57). La rumeur repose sur l’utilisation immodérée du conditionnel. Il est donc possible de créer une rumeur en laboratoire à condition de la lancer stratégiquement au bon moment et au bon endroit. La plupart des rumeurs empruntent au registre de la haine (66%) ou de la peur (25%). Pour en métaboliser leur potentiel négatif, on prendra soin de la mélanger avec le stéréotype. En bon apprenti sorcier rumoral, Laurent Gaildraud nous propose aussi  « de jouer sur les intérêts du groupe surtout lorsque ce dernier est homogène et cohérent, à jouer sur la haine de l’autre si le groupe est hétérogène ou disparate » (page 83).  Et comme la rumeur doit renforcer la cohésion sociale, le mieux est donc de désigner un coupable en recourant au discours manichéen et simplificateur. La fonction cathartique du bouc émissaire chez René Girard joue alors à plein. L’auteur note que les contextes de forte anxiété se révèlent beaucoup plus propices au lancement d’une rumeur. On pourra alors viser les périodes de changement puisque  « toute échéance est anxiogène » (page 163). Les périodes électorales n’échappent pas à la règle.

A partir de nombreux résultats d’expérimentation en psychologie sociale, Laurent Gaildraud nous donne à connaitre des facteurs permettant d’optimiser la formation et la propagation d’une rumeur. Ainsi, apprend-on qu’une « une information saisie subrepticement ou fortuitement recèle d’un pouvoir de persuasion plus grand ». Les conversations entendues indiscrètement (ou après une mise en scène de l’indiscrétion) sont plus crédibles. La force de persuasion est décuplée si l’information est saisie à la volée et si elle fait écho à un stéréotype cohérent.  Autrement dit, « Plus on insiste sur le caractère confidentiel et plus les participants violent le secret. Il est donc conseiller d’entretenir le caractère secret de son message si l’on souhaite un bon taux de diffusion ». (page 164) Les responsables de sécurité des entreprises vont s’arracher les cheveux et réviser les systèmes de classification. De même, on pourrait croire que la rumeur est l’apanage sociologique des gens modestes et des catégories populaires. Or c’est l’inverse « les gens plus éduqués propagent d’avantage les rumeurs ».

En bref, l’auteur nous offre les moyens de comprendre la morphologie et la dynamique des rumeurs. Il nous familiarise avec tout un écosystème rumoral qui permettra aux plus zélés de se lancer dans l’aventure de création d’une rumeur, aux plus prudents de tenter de se défendre et aux plus conformistes d’analyser les faits avec recul. Attention cependant car « n’est pas créateur de rumeur qui veut », cela exige discernement, doigté et finesse. La rumeur ne saurait être mise entre les mains de n’importe qui, sinon « gare à l’effet boomerang ».

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