La pédagogie des formations en Intelligence économique

Après plusieurs années de direction pédagogique au sein du Master 2 Intelligence économique et management des organisations (apprentissage) à l’IAE de Bordeaux (une plaquette de présentation et un guide pédagogique du Master sont disponibles), j’ai acquis la conviction que les objectifs pédagogiques des formations en Intelligence économique sont situés « à contre-courant » des formations universitaires dites « classiques ». En effet, les formations en IE doivent laisser une place importante à la pédagogie par projet, à l’émergence des savoir-faire et au décloisonnement des champs académiques.

La pédagogie par projet est privilégiée, car elle permet de mettre les étudiants en situation. L’enseignant formule une question sous forme de cahier des charges, et les étudiants doivent intégrer une logique professionnelle de réponse aux besoins. Ensuite, le travail en groupe se réalise sous forme d’ateliers laissant une large part à l’autonomie, à la participation et à la créativité. Pour fertiliser ces échanges croisés, il est essentiel en amont que le recrutement des étudiants ne privilégie pas l’endogamie. En effet, plus les étudiants viennent de parcours variés, plus les échanges sont riches. Les cours dispensés offrent surtout une palette d’outils et de savoir-faire à disposition des étudiants.

Des restitutions orales, des dossiers de travail et des notes de synthèse réalisées dans chaque atelier permettent l’acquisition essentielle des compétences du « faire savoir », c’est-à-dire des techniques de communication orale et écrite. Il s’agit d’un défi majeur pour les formations en IE. Contrairement à une certaine fascination ambiante pour les techniques d’acquisition d’information ouverte par internet, la valeur ajoutée en IE dépend moins de la performance des logiciels que des capacités humaines de traitement et de diffusion des informations. Le cycle de l’information dépend d’une dynamique assez largement « itérative », qui consiste à détecter, exploiter, analyser et diffuser les informations. Loin des aspects ludiques ou jubilatoires de la collecte des sources ouvertes, le travail du spécialiste en IE repose avant tout sur sa capacité à rendre intelligible l’information collectée. L’accumulation d’informations économiques qui ne seraient pas replacées dans un environnement concurrentiel plus large, et qui ne seraient pas reliées étroitement aux choix stratégiques ou au développement de projet de l’entreprise, n’aurait en fait aucun sens. C’est pourquoi la maîtrise des outils de collecte automatisée doit s’insérer dans la cohérence du cycle de l’information. L’objectif n’est pas l’accumulation d’informations selon une logique de stock que je qualifierai de « quantophrénique ». La formation en Intelligence économique doit favoriser l’apprentissage d’une mécanique des flux qui permettra aux futurs professionnels de l’IE de fournir « la bonne information, à la bonne personne, au bon moment ». Si la phase de traitement est donc indépassable en termes de valeur ajoutée, chaque étudiant doit en intégrer les contraintes et ces contraintes sont nombreuses. La contrainte du sourcing consiste à fournir au donneur d’ordre la traçabilité de l’information. La contrainte de cotation vise à n’exploiter une information qu’après une indispensable prise de recul critique sur la fiabilité  de la source (est-ce un expert qui délivre l’information ?) et sur la véracité de l’information (est-ce plausible dans l’environnement et le contexte ?). La contrainte du temps de traitement doit permettre de fixer des délais et de planifier les opérations les plus chronophages (selon la bonne vielle loi de Pareto, 20% de temps pour la collecte est égal à 80% de temps sur le traitement et la diffusion). La contrainte d’effort persuade l’étudiant qu’après la phase d’excitation et de fébrilité de la collecte, la phase de traitement conjugue toujours une approche plus laborieuse fondée sur une méthodologie de synthèse rigoureuse (pour ne pas dire « aride »).

Enfin, les formations en IE doivent aussi privilégier le décloisonnement des champs académiques classiques. Par définition, le travail en IE repose sur la transversalité des disciplines. La Gestion favorise la connaissance de l’entreprise dans sa dimension comptable et financière. Le Droit permet aux étudiants de comprendre la protection du patrimoine immatériel de l’entreprise (brevets, marques…), la prévention de la concurrence déloyale (confidentialité, débauchage, due diligence). L’Informatique pointe la gestion de risques des systèmes d’information (accessibilité, intégrité, disponibilité des données) et présente les outils automatisés de veille. Le marketing met en exergue les logiques de réseaux sociaux et les potentialités du Web 2.0 pour promouvoir les produits. La Communication insiste sur les techniques d’influence et de lobbying.  On le voit, prise isolément chacune de ces matières constitue à elle seule un champ académique reconnu dans nos Universités. L’Intelligence économique doit donc dépasser les frontières disciplinaires pour engager ce que Fernand Braudel appelait « un vagabondage sur tous les terrains ». L’identité de l’Intelligence économique repose sur une approche transdisciplinaire, elle-même nourrie d’outils élaborés par les spécialistes de gestion, les juristes et les communicants. Ces outils font l’objet d’une réappropriation épistémologique et d’une réinterprétation pratique tournée vers la maîtrise et la protection des informations stratégiques en entreprise.

L’ensemble de ces orientations pédagogiques sera confortée par la mise en place d’une « ossature » des contenus, permettant de définir un cadre général propre à l’ensemble des formations en IE. Ce cadre général pourra opportunément s’inspirer du référentiel de formation émanant du Haut responsable à l’Intelligence économique (HRIE). Ainsi, en dépit des spécificités de chaque formation et de ses « dominantes » (veille, communication, contre-influence…), voit-on se dessiner une trame commune favorisant la lisibilité et la reconnaissance des formations en IE. Là aussi l’enjeu est important, car l’IE est une discipline jeune qui doit encore améliorer son image externe. Le chemin parcouru est important, mais il reste encore beaucoup à faire. Loin des sempiternelles confusions savamment  entretenues par les médias entre l’IE et l’espionnage, la discipline doit pouvoir montrer qu’elle repose sur un répertoire de pratiques parfaitement compatibles avec la déontologie. Elle doit aussi prouver qu’elle est porteuse d’une authentique valeur ajoutée pour les entreprises. L’IE y gagnera alors en respectabilité, en crédibilité et en légitimité. Les formations en IE y trouveront sans doute leurs lettres de noblesse.

Pour tout renseignement: iemoap-iae@u-bordeaux4.fr

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