Espionnage – Intelligence économique, Information et Influence… http://jacques.breillat.fr Le blog de Jacques Breillat Sun, 26 Feb 2012 14:29:07 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=5.5.18 http://jacques.breillat.fr/wp-content/uploads/2009/02/cropped-jb1-32x32.jpg Espionnage – Intelligence économique, Information et Influence… http://jacques.breillat.fr 32 32 Sociologie du soupçon http://jacques.breillat.fr/concepts/sociologie-du-soupcon http://jacques.breillat.fr/concepts/sociologie-du-soupcon#respond Mon, 27 Feb 2012 10:18:44 +0000 http://jacques.breillat.fr/?p=2824 Savoir plus]]> L’intelligence économique (IE) vise la maitrise et la protection des informations stratégiques utiles aux décideurs publics et privés. Depuis 2003, de réels efforts d’institutionnalisation et de professionnalisation sont menés par les pouvoirs publics pour promouvoir l’IE auprès des chefs d’entreprise. Progressivement, la légitimité de l’IE se renforce et ses méthodes se diffusent dans le monde économique. Pourtant, force est de constater que l’IE souffre toujours d’un déficit d’image et des confusions entretenues avec l’espionnage économique.

Drôle d’exercice finalement que celui des experts et professionnels de l’IE qui doivent systématiquement montrer patte blanche avant de s’exprimer. Il faut ainsi, de façon quasi expiatoire, introduire prudemment chaque présentation des activités par l’affirmation du respect de la légalité. J’ai souvent constaté que ce rituel préventif de « déminage éthique » se révèle la plupart du temps contre-productif. Il ne manque pas d’instiller un doute supplémentaire et de renforcer l’inquiétude diffuse de l’auditoire. Quant à celui qui ne connait pas l’IE, il entre sur le domaine par l’étroite lucarne de la pathologie.

Bien sûr, la chronique est alimentée par quelques affaires de barbouzerie retentissantes et largement médiatisées. Le monde des officines n’a pas totalement disparu. Chaque profession draine une infime minorité d’acteurs indélicats et l’on ne voit pas comment l’IE n’échapperait à la règle. Pour autant, on ne demande pas au médecin, à l’avocat ou au professeur de débuter chaque consultation, chaque plaidoirie ou chaque cours par l’affirmation de la respectabilité de son métier. Il faudra donc un jour s’interroger sérieusement sur les fondements de cette « sociologie du soupçon » à l’égard de l’IE.

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La main invisible de la Chine http://jacques.breillat.fr/protection_des_informations/la-main-invisible-de-la-chine http://jacques.breillat.fr/protection_des_informations/la-main-invisible-de-la-chine#respond Mon, 12 Dec 2011 10:31:47 +0000 http://jacques.breillat.fr/?p=2777 Savoir plus]]> Les médias évoquent régulièrement la piste de la compromission des secrets industriels et commerciaux au profit des intérêts chinois. Il faut dire que la figure emblématique du chinois « conquérant et dominateur » marque en profondeur l’opinion publique française. Ce stéréotype repose sur un mélange d’attraction et de répulsion. La puissance économique de la Chine inquiète autant qu’elle fascine. La nature anxiogène de la mondialisation économique et le stress de l’hyper compétition plaident en faveur de la main invisible de la Chine… Le chinois est partout…

Bien sûr, il y a sans doute une part de vrai dans la menace chinoise mais on trouverait des preuves beaucoup plus tangibles en cherchant dans trois directions: la prédation des matières premières (notamment main mise sur les « terres rares ») ; la captation de l’innovation technologique et la contrefaçon industrielle. Pour servir ses ambitions et soutenir son développement, la Chine peut assurément compter sur une diaspora mondiale pratiquant le renseignement d’opportunité et sur le talent prodigieux de ses hackers.

Au bout du compte, même si les menaces extérieures et l’espionnage industriel existent, la fuite de données confidentielles est le plus souvent d’origine « interne ». Le risque d’un salarié qui parle trop (par bêtise, par méconnaissance ou par malveillance), l’échange d’informations confidentielles par mail ou par les réseaux sociaux provoquent d’avantage de dégâts que les manœuvres offensives chinoises. Les risques sont donc essentiellement humains. Et le mirage puissant des stéréotypes ne saurait occulter cette réalité.

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« Cessons d’être naïfs » » http://jacques.breillat.fr/protection_des_informations/cessons-detre-naifs http://jacques.breillat.fr/protection_des_informations/cessons-detre-naifs#respond Fri, 14 Jan 2011 09:00:47 +0000 http://jacques.breillat.fr/?p=2630 Savoir plus]]> Dans l’affaire Renault, trois cadres dirigeants du constructeur automobile seraient impliqués dans des pratiques d’espionnage autour du véhicule électrique au profit des chinois. Bien sûr, il convient de prendre ces informations distillées par la presse (notamment le Figaro) avec prudence dans l’attente des résultats d’une probable enquête judiciaire.

Dans une tribune parue dans Les Échos,  Alain Juillet Président de l’Académie de l’intelligence économique et ancien Haut-responsable à l’Intelligence économique nous exhorte à faire face aux dures réalités du marché mondial et nous donne ce conseil « Cessons d’être naïfs ». Pour Alain Juillet « dans un monde idyllique, les accords de l’OMC, la convention de l’OCDE, les actions des ONG moralisatrices, les vertueuses indignations médiatisées par les gourous de tout poil devraient permettre que tout cela fonctionne sans heurts ou dérapages. Malheureusement, nous en sommes loin (…) Dans cette lutte pour la compétitivité et la survie économique il n’y a pas d’amis, il n’y a que des ennemis car chacun voit midi à sa porte. »

Pour ma part, je préfère délaisser la notion bien trop martiale « d’ennemis », pour décrire les jeux singuliers d’adversaires commerciaux; des adversaires tantôt rivaux, tantôt associés. Car il n’existe précisément pas de « guerre économique » mondiale mais plutôt une imbrication complexe de logiques d’intérêts exacerbés et entrelacés. Des accords à géométrie variable qui se font et se défont entre les entreprises en fonction des enjeux immédiats du marché. Des alliances géo- stratégiques inattendues qui se nouent et se dénouent entre les pays en fonction des grands contrats. La nouvelle compétition internationale exige à la fois vitesse d’exécution, cynisme froid et calcul d’opportunité. Le recours à l’espionnage industriel, à la contrefaçon ou à la corruption sont finalement assez symptomatiques de ce mouvement. On ne s’interdit plus rien. Nul ne souhaite vraiment s’alourdir du poids mort des considérations éthiques, ni s’engluer dans la référence aux valeurs. C’est qu’il faut aller vite pour rafler la mise. Au bout du compte, notre monde économique est devenu structurellement conjoncturel…

Article paru ce jour dans Aquitaine Presse Service (APS)

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Intelligence économique et renseignement : entretien avec Francis Beau (2/2) http://jacques.breillat.fr/concepts/intelligence-economique-et-renseignement-entretien-avec-francis-beau-22 http://jacques.breillat.fr/concepts/intelligence-economique-et-renseignement-entretien-avec-francis-beau-22#respond Sat, 06 Nov 2010 08:00:57 +0000 http://jacques.breillat.fr/?p=2416 Savoir plus]]> Francis BeauVoici la deuxième et dernière partie de mon entretien avec Francis Beau, spécialiste du renseignement et de l’Intelligence économique (la première partie est disponible ici) :

5. Finalement, pour reprendre la formule célèbre de Max Weber, vous nous livrez une vision totalement “désenchantée” du renseignement. Celle du renseignement qui « n’éclaire pas l’avenir mais seulement le présent ». On est vraiment aux antipodes de la fameuse logique d’anticipation stratégique ?

Pourquoi “désenchantée” ? S’il faut entendre par là que je propose une vision “réaliste” du renseignement, alors je suis d’accord. Son « sens » véritable n’échappe qu’à ceux qui le diabolisent ou l’idéalisent trop. Pour autant, ce réalisme ne doit pas être interprété comme un manque d’enthousiasme. Le renseignement est un art difficile, mais passionnant. Dans ce sens, la vision que je souhaite donner du renseignement n’est certainement pas « désenchantée ». Mais cette question est très intéressante et particulièrement importante car elle me permet de tordre le cou à une idée solidement ancrée dans nos esprits tant elle est séduisante. Je veux parler de ce rêve fou, que porte en lui tout individu, de pouvoir disposer de certitudes sur l’avenir pour décider en toute quiétude. Le renseignement n’est pas une boule de cristal, et les analystes ne lisent pas dans le marc de café. Il ne faut pas se leurrer sur les capacités du renseignement, et le réalisme que je prône doit permettre de ne pas tromper le client sur la marchandise. Laisser croire que le renseignement éclaire le futur est une source importante de malentendus entre les services de renseignement et leurs « clients », qui contribue à dégrader la relation de confiance pourtant si nécessaire entre les deux. Trop souvent, en effet, le client attend du renseignement des réponses qu’il ne peut pas lui donner. Dans mon ouvrage de 1997, je cite l’exemple de la CIA qui, interrogée tous les ans pendant la guerre froide par l’administration américaine sur la date à laquelle l’URSS pourrait se lancer dans une guerre générale, se répétait année après année en répondant « que l’URSS serait capable de le faire à tout moment ». La réponse était pour le moins prudente, mais la CIA aurait tout aussi bien pu répondre « demain matin » sans que l’on puisse rien lui reprocher compte tenu de l’inadéquation de la question posée. « À question stupide, réponse idiote », aurait-elle pu se justifier. L’avenir, dans toute sa dimension qui embrasse tous les champs du possible, ne se prévoit pas, pas plus qu’il ne se prédit. La science permet de prédire de nombreux évènements à venir qui obéissent aux lois de la physique, et l’observation permet en complément de prévoir certains phénomènes ou certains champs du possible. Mais l’avenir reste par nature toujours incertain, surtout lorsqu’il repose, comme c’est le cas du champ d’application du renseignement, sur les intentions d’autrui (l’adversaire ou le concurrent), qui ne sont que des intentions appartenant au présent et susceptibles d’être contrariées dans le futur. L’avenir est par nature imprévisible, et le renseignement n’y peut pas grand chose. Je sais, c’est moins glamour, mais c’est ainsi. Tout au plus peut-il « prévenir » : si l’avenir ne se prévoit pas, en revanche il se prépare, et cette nuance est essentielle.

Est-on donc, pour autant, aux antipodes de l’anticipation stratégique ? Bien sûr que non. Anticiper, c’est justement préparer l’avenir, donc devancer les évènements à venir. En un mot, c’est prévenir. S’il n’éclaire pas l’avenir, le renseignement permet donc d’anticiper. Pour mieux comprendre cette nuance, qui peut paraître de pure sémantique mais n’en demeure pas moins très importante, il faut encore une fois s’intéresser à une frontière qui vient s’ajouter à celle évoquée tout à l’heure entre renseignement et clandestinité. Cette deuxième frontière, qu’il convient de bien observer, c’est celle qui existe entre le renseignement et ses clients opérationnels. Le renseignement éclaire ses clients mais n’empiète pas sur leurs activités. Dans la démarche stratégique, il n’est que la première phase d’un processus qui en compte trois autres (conception des modes d’actions possibles, sélection du mode d’action, suivi de l’exécution), qui correspondent à des métiers ou des savoir-faire différents (planification, prise de décision, contrôle). Dans cette démarche, il n’intervient qu’en tant que fournisseur d’information auprès de ses différents clients (planificateurs, décideurs ou contrôleurs).

La compétence opérationnelle de l’analyste du renseignement lui permet d’anticiper ou de « prévenir » les besoins en information de ses clients, mais en aucun cas elle ne lui permet d’aller plus loin en empiétant sur leur domaine d’action. La prévision repose sur tout un ensemble de connaissances dont l’étendue dépasse celles de l’analyste. Décider, c’est prévoir (agir, c’est décider, mais également se projeter dans l’avenir, se préparer à l’affronter, donc prévoir différents champs du possible). Que reste-t-il au stratège/décideur si on lui enlève la prévision ? Seul à disposer de toutes les données du problème stratégique, il est nécessairement seul à pouvoir décider d’un scénario « prévisible » et endosser la responsabilité d’une stratégie.

Reprenons l’exemple de l’attentat manqué sur le vol Amsterdam-Detroit du 25 décembre dernier, dont j’ai dit tout à l’heure qu’il méritait d’être analysé dans le détail. Lorsque les autorités américaines apprennent du père même du jeune Nigérian son évolution vers des tendances religieuses extrémistes et l’abandon de ses études pour aller au Yémen, elles détiennent là un renseignement d’importance. Peut-on, à partir d’un tel renseignement, estimer ou prévoir l’imminence d’un attentat ? Bien sûr que non, mais on peut en revanche sans aucun doute le prévenir ou l’anticiper, c’est-à-dire devancer par exemple toute tentative de la part de cet individu d’embarquer bardé d’explosifs dans un avion. Il suffit pour cela de « prévenir » les autorités en charge de la sécurité dans les aéroports afin qu’elles puissent imposer des fouilles approfondies à tous les passagers correspondant à son signalement.

Ce qui a probablement manqué dans cette affaire, c’est une autorité de coordination opérationnelle, extérieure au renseignement, responsable de la mise en œuvre des mesures de prévention à adopter contre les menaces terroristes. On est bien là dans l’activité opérationnelle qui échappe à la compétence du renseignement. C’est probablement faute d’avoir une conscience exacte de cette distinction nécessaire entre renseignement et opérations que la coordination n’a pas fonctionné. D’un côté, les services de renseignement n’ayant pas d’accès à un quelconque « bout de la chaîne de décision » puisqu’il n’existait pas, pensaient faire leur travail en continuant à rechercher des éléments susceptibles de conclure à l’imminence d’un attentat, de l’autre les services de sécurité ignoraient la menace puisqu’elle n’était pas jugée imminente par le renseignement, et qu’aucune autorité opérationnelle n’était en « bout de chaîne » pour prendre une décision.

À trop confondre sécurité et renseignement, c’est-à-dire la fonction opérationnelle et la fonction renseignement qui la sert, on en arrive à faire porter au renseignement la responsabilité d’une absence de décisions qui pourtant ne lui revenaient pas. Celles-ci n’ont pas été prises faute d’une autorité opérationnelle capable d’anticiper et de décider d’une stratégie « prévoyant » l’éventualité d’une tentative d’attentat de la part d’un individu dont le renseignement avait pourtant « prévenu » du caractère suspect.

Le renseignement n’est donc pas aux antipodes de l’anticipation, il en est même un élément essentiel pour ce qui concerne la planification et la décision stratégique. Mais vous avez raison de soulever ce point en ce sens que le renseignement s’écarte toutefois de la stricte logique d’anticipation stratégique, car il n’y contribue qu’en tant que fournisseur d’information (prévention), et qu’en outre il est également utile à d’autres clients, le contrôle par exemple qui ne se soucie guère d’anticipation.

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Intelligence économique et renseignement : entretien avec Francis Beau (1/2) http://jacques.breillat.fr/concepts/intelligence-economique-et-renseignement-entretien-avec-francis-beau-12 http://jacques.breillat.fr/concepts/intelligence-economique-et-renseignement-entretien-avec-francis-beau-12#comments Fri, 05 Nov 2010 08:00:26 +0000 http://jacques.breillat.fr/?p=2406 Savoir plus]]> Francis BeauAncien officier de marine ayant fait une partie de sa carrière dans le renseignement, Francis Beau est chercheur indépendant, et consultant en organisation des connaissances. Ses travaux de recherche portent sur les fondements théoriques de la fonction renseignement, et leurs applications méthodologiques en matière d’exploitation, avec pour objectif à terme le développement d’une nouvelle génération de systèmes d’information reposant sur le concept d’intelligence collective. Il développe ces thèmes dans son dernier article « Culture du renseignement et théories de la connaissance » (R2IE-Vol 2/1 – 2010). Il est l’auteur de l’ouvrage « Renseignement et société de l’information », Prix de la Fondation pour les Études de Défense 1996, et de nombreux articles sur l’Intelligence économique et le renseignement.

Voici la première partie de l’entretien que j’ai eu avec lui :

1. Francis Beau, dans un récent article, vous dissociez les notions de renseignement et d’espionnage ; pouvez-vous préciser votre point de vue pour nos lecteurs ?

Cette distinction est essentielle. D’un côté, le renseignement s’élabore tout au long d’un processus complexe. Celui-ci est fait de nombreuses rétroactions, souvent représentées sous forme d’un cycle unique, un peu artificiellement décomposé en plusieurs phases et sous-phases :
– recherche (orientation et recueil),
– traitement (analyse, capitalisation et synthèse),
– communication (transmission, diffusion ou mise à disposition).
De l’autre côté, l’espionnage n’est qu’un moyen de recueil de l’information. Il est largement utilisé pour les besoins d’un certain type de renseignement en environnement hostile, et se pratique dans la clandestinité.
Cette dissociation répond donc à une double nécessité. D’abord, la nécessité évidente de bien observer une frontière claire entre activités « ouvertes » et actions clandestines. Ensuite, celle qui résulte de la nécessaire distinction entre recherche et recueil. Le recueil n’est que la phase ultime de la recherche (après l’orientation et l’exploitation des sources), qui n’est elle-même que la première étape du processus d’élaboration du renseignement. Espionnage et renseignement sont deux fonctions distinctes qui ne peuvent en aucun cas être confondues, même si l’une peut être mise à contribution par l’autre. Confondre espionnage et renseignement, c’est un peu pour moi comme confondre des phares antibrouillard avec la conduite automobile. De la même manière que la conduite automobile peut se pratiquer sans antibrouillards, le renseignement se pratique sans nécessairement faire appel à l’espionnage, et pas plus que les antibrouillards ne font la conduite automobile, l’espionnage ne fait le renseignement.

2. Vous cantonnez donc l’espionnage à « une activité de recherche de renseignement à l’aide de capteurs ayant la particularité d’opérer dans la clandestinité » ; mais ce registre de la clandestinité n’induit-il pas systématiquement le recours à des méthodes illégales ?

Dans un État de droit et en temps de paix, oui, bien sûr, l’espionnage est par nature illégal. Le contre-espionnage est là pour lutter contre. Mais si l’espionnage se pratique par nécessité dans la clandestinité, toute activité clandestine n’est pas pour autant, loin s’en faut, de l’espionnage. Cela dit, la question de savoir si toute opération clandestine est illégale s’avère plus délicate à traiter. L’infiltration par la police d’organisations criminelles est un exemple parmi d’autres d’opération clandestine confiée par un État à des “services spéciaux” pour lutter contre le crime organisé. Ces activités, qu’elles soient de l’espionnage ou non, doivent être néanmoins parfaitement définies et encadrées d’une manière ou d’une autre par la loi (soumises par exemple à l’autorisation et au contrôle des magistrats). Si donc l’action clandestine peut paraître en marge de la légalité, on ne peut cependant pas la qualifier d’illégale tant qu’elle reste pratiquée dans ces conditions-là (confiée à des services de l’État et encadrée par la loi). Vous noterez au passage que je parle de “services spéciaux” et non pas de “services de renseignement” car, même si la finalité d’une infiltration peut être le recueil de renseignement, ce n’est pas le renseignement qui en fait la spécificité, mais l’action clandestine, qui requiert des savoir-faire, et des aptitudes particulières (spéciales).

3. Comment expliquez-vous la confusion largement entretenue entre le renseignement d’entreprise, l’espionnage et le renseignement de sécurité ?

Je ne sais pas si elle est délibérément “entretenue” (pourquoi le serait-elle ? et par qui ?), mais vous avez raison, elle est largement répandue et elle se maintient contre vents et marées, malgré tous les efforts de communication autour de l’Intelligence économique et de son caractère parfaitement légal. Peut-être est-ce lié à l’utilisation de cet anglicisme “intelligence”, soupçonné de chercher à masquer d’emblée le renseignement qui du coup devient à son tour suspect de camoufler l’espionnage. C’est aussi sans doute dû à certaines dérives que l’on peut régulièrement constater de la part d’acteurs proposant des prestations de renseignement ou d’Intelligence économique aux entreprises. C’est enfin, je crois, également dû à une défaillance de notre “culture du renseignement”, qui est, dans notre pays, bien plus romanesque ou simplement historique que véritablement scientifique. D’où la nécessité de développer cette culture en en renforçant les bases théoriques et méthodologiques, ce qui est justement l’objectif de mes travaux actuels.

4. Pouvez-vous nous dire en quoi la phase dite “d’exploitation” est vraiment porteuse de valeur ajoutée ?

Cette question est au cœur de mes préoccupations. Comme je le montre dans mon dernier article, l’exploitation est le parent pauvre de la recherche universitaire en matière de renseignement. Cette carence en matière de recherche n’est pas sans conséquences sur les fondements théoriques de la discipline, dont la faiblesse est à la source de la plupart des dysfonctionnements imputables ou imputés aux systèmes de renseignement. Le directeur du Centre de lutte antiterroriste (NCTC) et le directeur du Renseignement national (DNI), s’exprimant tous deux devant la commission d’enquête du Sénat américain en janvier 2010, pour expliquer comment ils n’avaient pas réussi à empêcher ce jeune Nigérian bardé d’explosifs de monter dans un avion le jour de Noël, reconnaissaient que les informations n’avaient pas été « mises en corrélation », et qu’ils avaient tous travaillé sans savoir « qui était au bout de la chaîne de décision ». Le renseignement était bien là, mais était resté inexploité. Ce dysfonctionnement majeur mérite d’être analysé avec une grande attention, car il met en lumière de nombreux aspects très importants de l’exploitation, alors que les contours de cette fonction ne sont même pas clairement définis faute justement de bases théoriques solides.

La plupart des manuels présentent cette fonction sans s’y attarder, coincée dans un cycle du renseignement aussi peu praticable que conceptuellement séduisant, entre l’orientation et la diffusion. Ces deux dernières fonctions (orientation et diffusion) y apparaissent comme les prérogatives de têtes pensantes idéalisées, que notre culture naturellement centralisatrice du commandement place au sommet d’une hiérarchie nécessaire mais souvent paralysante. Dans la pratique, l’exploitation se confond en réalité avec la fonction renseignement, décrivant intégralement le cycle du même nom qu’elle anime de bout en bout (orientation des sources, élaboration et mise à disposition du renseignement). C’est le cœur du métier du renseignement.

Le renseignement se distingue de l’information par sa finalité (l’utilisateur), qui le caractérise entièrement. S’il n’est pas “exploité” de bout en bout jusqu’à parvenir à celui qui en a l’utilité en répondant à son besoin, ce n’est tout simplement plus du renseignement, mais de l’information. L’exploitation n’est pas seulement porteuse de “valeur ajoutée”, c’est elle qui fait le renseignement.

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Espion ou expert en IE ? http://jacques.breillat.fr/politique_publique/espion-ou-expert-en-ie http://jacques.breillat.fr/politique_publique/espion-ou-expert-en-ie#comments Sat, 23 Jan 2010 00:01:43 +0000 http://jacques.breillat.fr/?p=1843 Savoir plus]]> Dans son Numéro 3815 (du 7 au 13 janvier 2010), le magazine « Valeurs actuelles » titre sur « Le retour des espions. Nouvelles menaces et nouveaux réseaux ». Ce dossier spécial mélange ainsi pèle mêle et sans trop de précaution : l’infiltration dans les systèmes informatiques par les chinois (page 8), les taupes du KGB (page 9), l’espion estonien Herman Simm (page 12), l’affaire du chercheur au CNRS Rolf Dobbertin (page 14)… Dans cette galerie de portraits, il n’y a finalement rien de très nouveau ; rien à part des histoires connues et rabâchées régulièrement par la presse pour faire du « sensationnel » (et accessoirement augmenter les ventes en kiosque). Pourtant, au milieu de cet état des lieux de l’espionnage, on retrouve une interview de Bernard Carayon, « Pour une Europe de l’intelligence économique » (pages 10 et 11). Une fois de plus, l’assimilation systématique entre Intelligence économique et espionnage joue à plein… Il est vrai que depuis sa naissance, l’Intelligence économique « sent le souffre ». Le secteur professionnel ne jouit pas toujours, selon Nicolas Moinet, d’une « image très positive (beaucoup par fantasme mais aussi parce qu’il n’y a pas de fumée sans feu) » [1]. Depuis que le terme « Intelligence économique » s’est forgé dans les années 1990, la confusion est largement entretenue avec le renseignement et l’espionnage [2]. D’un coté, l’entrepreneur (au sens schumpétérien du terme) est  invité à la prudence, car pour les pouvoirs publics l’entreprise « ne doit pas se transformer en service de renseignement et ceux-ci n’ont pas vocation à devenir des entreprises » [3]. De l’autre, le professionnel du renseignement croit voir dans l’Intelligence économique « une dépossession de ses savoir-faire, une démystification de certaines de ses procédures » [4].

Un malentendu originel

Sans doute pour dissiper ce malentendu originel, les spécialistes ne cessent de rappeler qu’au sens français, l’Intelligence économique s’inscrit résolument dans un cadre à la fois « légal, éthique et déontologique » [5], tentant ainsi de désamorcer les soupçons pesant sur elle. Cet exercice nécessaire (bien que parfois maladroit) confine à la répétition d’une sorte de rituel un peu creux, pétition de principe sans cesse renouvelée, dont on sent qu’elle est peut-être d’avantage destinée à la réassurance de celui qui l’énonce qu’à rassurer celui qui l’écoute. Du coup, l’antienne pourrait finir par induire une forme de méfiance, devenant par trop récurrente pour ne point s’avérer justement suspecte. Que dire in fine si ce n’est que certaines procédures pratiquées en « Intelligence économique » empruntent aux techniques des  « métiers du renseignement ». A contrario, pour corser la réflexion et brouiller un peu plus les frontières, on sait aussi que l’activité de renseignement n’est pas systématiquement illégale, et que l’espionnage ne représente qu’une infime partie des activités de renseignement. L’espionnage économique est « le fait, pour une personne physique ou morale, de rechercher dans un but économique, pour elle ou pour autrui, de manière illégitime – c’est-à-dire le plus souvent à l’insu et contre le gré de son détenteur – des informations techniques ou de toute nature, lorsque ces informations présentent une valeur, même potentielle, dont la divulgation serait de nature à nuire aux intérêts essentiels de ce dernier »[6].  Une analyse historique des pratiques de renseignement nous persuadera que la collecte d’information de la part des États emprunte à un registre d’action assez riche au sein duquel l’espionnage occupe une place résiduelle, pour ne pas dire marginale [7].

Entretenu par des dérapages « emblématiques »

D’où vient alors cette assimilation systématique entre espionnage et Intelligence économique ? Bien sûr, il existe quelques « dérapages emblématiques » d’officines d’Intelligence économique qui entretiennent cette confusion « pathologique », en recourant à des méthodes illégales. Et bien sûr, la presse fait gorge chaude de ces dérapages. Mais au-delà de ces cas isolés, il semble bien qu’il existe des logiques de convergences entre l’espionnage et l’Intelligence économique [8]. Premièrement, depuis la fin de la guerre froide, l’espionnage s’intéresse désormais au domaine économique. Certains spécialistes disent que les 2/3 des missions de la CIA concerneraient des objectifs économiques… Deuxièmement, si Internet invite chaque décideur économique à la gestion des sources ouvertes (mythe de la transparence) , il n’en demeure pas moins que le renseignement humain et la gestion de sources informelles s’avèrent porteurs de valeur ajoutée.

Alors pour résumer sur cette confusion entre IE et Espionnage

1/Contrairement à une idée reçue, le Renseignement d’État ne recoure que rarement aux méthodes illégales de l’espionnage. Ces actions illégales (lorsqu’elles existent) sont l’expression de prérogatives exorbitantes de puissance publique et légitimées par l’exercice du pouvoir souverain (dans la logique de l’intérêt national ou dans celle du « secret d’État ») ;

2/ L’Intelligence économique ne peut et ne doit s’exercer que dans une cadre de stricte légalité. Le recours aux méthodes illégales en IE relève d’une logique de  Droit commun, celle du droit pénal et du tribunal correctionnel. A chacun donc de prendre ses responsabilités…


[1] C. Marcon, N. Moinet, L’Intelligence économique, Dunod, 2006, p. 86.

[2] Henri Martre avoue même qu’il « trouvait plutôt habile, l’idée de ce double sens du mot intelligence. A la fois  au sens de renseignement et de compréhension pour préparer la prise de décision », Entretien avec l’auteur, Journée IHEDN sur les relais régionaux d’IE, Ecole militaire, 20 avril 2007.

[3] B. Besson, JC. Possin, Du renseignement à l’Intelligence économique, Dunod, 2ème ed., 2001, p. 64.

[4] B. Besson, JC. Possin, Pour une définition de l’Intelligence économique, Regards sur l’intelligence économique, N°1, Janvier / Février 2004, p. 6.

[5] B. Martinet, Y. Marty, L’Intelligence économique au service des yeux et des oreilles de l’entreprise, ed. d’organisation, 2002, 2ème ed.

[6] J. Dupré, Renseignement et entreprises, Intelligence économique, Espionnage industriel et sécurité juridique, ed. Lavauzelle, 2002, p. 15.

[7] Sur cette convergence des répertoires d’action, voir O. Forcade, S. Laurent, Secrets d’Etat, Pouvoirs et renseignement dans le monde contemporain, Armand Colin, 2005, plus particulièrement les développements sur une approche analytique du renseignement, p. 20 et suiv.

[8] P. Guichardaz, P. Lointier, P. Rosé, L’infoguerre, stratégies de contre intelligence économique pour les entreprises, Dunod, 1999, p. 9.

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